OÙ EST LA CONSCIENCE CULTURELLE EUROPÉENNE ?

Toute culture est produit d’imprégnations

Après avoir lu avec un certain effroi, l’article de Michel Guerrin dans Le Monde concernant la politique culturelle prévue par l’AfD, et conscient que du côté-ci du Rhin, les idées en matière de culture de notre extrême droite ne sont pas plus intelligentes ni plus ouvertes (quand elles existent) le sujet de ma réflexion paraît singulièrement anachronique, et à rebours des tendances, puisque l’Europe (mais laquelle?) n’a pas le vent en poupe et que la mode est à la revalorisation d’une culture dite identitaire que l’on résume par commodité, mais aussi par perversion sous le vocable de patrimoine. Mais il faut à un moment s’opposer au flot des absurdités qui déferle, et pointer nos lâchetés, nos insuffisances, et nos fausses croyances.

 

Personne surtout quelques semaines après des journées consacrées au patrimoine ne remet en cause l’importance d’une culture patrimoniale ni de nos monuments disséminés sur tout le territoire, mais il est bon d’inviter à réfléchir à l’appel au patrimoine au service de politiques myopes et perverses alimentées de slogans consistant à réunir le bon peuple autour de l’idée d’identité nationale.
Tout objet patrimonial, quel qu’il soit, littérature, art, architecture etc… est le produit d’un creuset culturel dans lequel entrent des éléments locaux et d’autres qui ne le sont pas. Prenons l’exemple bien connu qu’on apprenait même à l’école primaire jadis, des châteaux de la Loire. Ils ont fleuri après les guerres d’Italie à cause de la fascination des nobles français devant les palais et les jardins italiens. Voilà donc un patrimoine bien français au parfum vaguement italien.

Oubliera-t-on aussi que la première idée de Louis XIV, pour reconstruire la façade du Louvre fut de faire appel au Bernin (Gian Lorenzo Bernini…) et notre si français Jean-Baptiste Lully s’appelle en réalité Giambattista Lulli, natif de Florence.  Oubliera-t-on qu’un des grands chefs-d’œuvre du théâtre français, le Don Juan de Molière a été puisé à la bonne source espagnole de Tirso de Molina.  On multiplierait à l’envi les exemples : toute culture est melting pot.

 

Bien qu’on doive se méfier du mot « identité » revendiqué aujourd’hui à tout bout de champ et qui ne signifie rien, je vais l’utiliser à mon grand dam pour cibler un énorme trou dans notre construction intellectuelle, individuelle et collective, l’absence de réel travail sur une identité ou plutôt une  « conscience » européenne, qui commence par la culture.
L’idée d’une culture identitaire qui renforcerait l’identité nationale est une idée à courte vue cultivée par les extrêmes droites parce qu’elles exploitent les peurs de tout ce qui est « étranger » (tout en se réfugiant sous le parapluie bienveillant poutinien ou trumpien bien évidemment).
Ce n’est pas d’identité nationale dont on a besoin aujourd’hui, mais bien d’identité européenne. Qui connaît quoi de l’Europe aujourd’hui, au-delà des visites touristiques  » à l’étranger » ? Le mot claque comme une vérité de la langue, tout passage de frontière nous propulse « à l’étranger », alors qu’en Belgique, Espagne, Italie etc… nous devrions considérer que nous sommes chez-nous.

 

 

La frontière, un leurre

J’ai toujours détesté les frontières et en même temps j’ai toujours été fasciné par ces lignes invisibles qui divisent un territoire et font qu’à droite c’est X et à gauche Y. Il paraît que ça protège, qu’il faut les fermer ou les contrôler, disent les imbéciles ou les tribuns d’arrière cuisine : les murs, ça ne ment pas.
On en a vu les résultats délétères partout où ils ont été élevés, mais rien n’est jamais une leçon pour ces esprits-là.
Quand j’avais onze ou douze ans, j’habitais à 7 km de la Belgique et l’un de mes plaisirs était d’aller à bicyclette à la frontière, poser mon vélo contre la plaque « Belgique » et me dire que la moitié du vélo était en France et l’autre en Belgique, sans que rien ne changeât au vélo, ni au cycliste, ni au paysage.
Bien plus tard, lorsque j’allais à Bayreuth au début des années 1980, j’étais intrigué par le marquage territorial du « rideau de fer » et j’avais repéré une toute petite route qui longeait la ligne de la frontière tchèque, alors de l’autre côté du rideau de fer et je l’ai suivie, une route paisible où tous les 100m une discrète plaque indiquait « Tchécoslovaquie », et derrière s’étendait un vaste champ de no man’s land qui se terminait sans doute par les installations du fameux « rideau de fer » que de cette route si riante, on ne voyait pas.

 

Une frontière, ça n’est rien, c’est dans les têtes.
Et pourtant, à l’époque quand on passait d’Allemagne en Tchécoslovaquie, c’était lourd de sens, si lourd de sens que, jeune professeur, j’avais organisé un voyage scolaire à Prague pour que mes élèves aient conscience des heurts du monde, mais aussi de ce qui unissait.
Que signifiait « passer le rideau de fer » ?
C’était un passage très mis en scène, miradors, grillages, chevaux de frise, chiens, longues attentes, puis libération et les premiers kilomètres étaient autoroutiers (première impression rassurante et favorable du régime communiste) puis tout se terminait et on voyait alors la route moins entretenue, des maisons décaties qui faisaient contraste avec la riante Bavière pleine de géraniums qu’on avait laissée. La mise en scène de la frontière était cinématographique, assez impressionnante – c’était une mise en scène, comme les passages de Berlin Ouest à Est par exemple,  pour ensuite constater des modes de vie si différents, distants de quelques kilomètres.
Mais l’arrivée à Prague, qui à l’époque n’avait rien de la foire touristique d’aujourd’hui réservait des belles surprises, des façades austro-hongroises, des palais baroques de Fischer von Erlach, le grand architecte de Vienne (Église Saint Charles Borromée), et respirait aussi l’influence italienne (Giulio Romano) dans la peinture de Bartholomeus Spranger, mort à Prague en 1611, qui n’a pas peu contribué à diffuser les modes italiennes dans les espaces plus nordiques. Entre le Théâtre Tyl où fut créé Don Giovanni de Mozart et le Théâtre national Smetana, c’était tout un pan de culture européenne qui se révélait et qui révélait qu’au-delà des mises en scène de la séparation des mondes, on pouvait percevoir quelque chose d’une culture qui dépassait les vicissitudes de l’histoire, une culture authentiquement européenne qui faisait fi des frontières et des rideaux de fer. Oui, dans la Prague communiste et déprimée post-printemps de Prague, on se sentait aussi profondément en Europe. C’était ce sentiment d’une culture commune que je voulais à l’époque instiller à mes élèves, irréductible et à rebours des folies des hommes et de leurs lubies politiques.

Rappelons par incise qu’on trouve à Cracovie le tableau de Leonard de Vinci, La dame à l’Hermine, et je me souviens en 1970 de ma stupéfaction (j’avais alors 17 ans) quand je découvris à Leningrad (c’était alors comme on sait le nom de Saint Petersbourg) la fameuse statue de Pierre Le Grand par Falconet, l’ami de Diderot, un des monuments symboliques de la ville. Oui, Leningrad était aussi Europe, on disait d’ailleurs alors « Russie d’Europe » en l’opposant à « Russie d’Asie ».

Les idées, les livres, les écrivains, les artistes circulent en Europe depuis le Moyen-âge, et les idées et les livres se diffusent toujours à une vitesse incroyable, quelles que soient les époques et quelles que soient les frontières, les murs et les rideaux de fer. C’est pourquoi il y a une culture européenne qui est partout chez elle, ni française, ni allemande, ni italienne, ni… . Elle est d’Europe…

La nation comme bulle

J’ai eu la chance de vivre en Italie et en Allemagne, et apprendre à relativiser ce qui se passait en France et les événements assez filtrés qu’on en rapportait outre Rhin ou de l’autre côté des Alpes, belle leçon quand on vient d’un pays qui a cultivé l’idée d’être le Phénix des hôtes de ces bois. C’est très paradoxal, mais j’ai touché nos insuffisances culturelles lorsque j’étais en Italie, entre 1985 et 1991 et ce fut une immense surprise.
En France, nous vivons dans une sorte d’illusion d’optique qui nous répète que notre culture éclaire le monde (Les Lumières…) sans considérer toujours ce que produisent les voisins (européens) : quand j’étais enseignant, je faisais systématiquement lire La Dame de Pique de Pouchkine et un Shakespeare qui changeait au gré des humeurs. Je me souviens de collègues dubitatifs et d’un inspecteur qui tordait le nez. En français, on fait du français… pas de la littérature, et Shakespeare ou Pouchkine, peuh… Or, Pouchkine est un des génies de la littérature mondiale et Shakespeare n’a fait qu’inventer le théâtre moderne, notre théâtre, une paille… Allez expliquer le drame romantique (français) aux élèves sans leur faire lire Shakespeare…
Je parle là des années 1970 et 1980. J’ai tissé alors avec Pouchkine une relation éperdue d’admiration, et avec Shakespeare une sorte de lien permanent avec cette galerie de personnages bouleversants ou inquiétants qu’il nous offre à profusion et avec sa lecture du monde ou du pouvoir qui nous permet aussi de lire le monde d’aujourd’hui à son aune. Qu’on m’explique comment un élève d’aujourd’hui peut passer à côté du Roi Lear ou de Macbeth ? C’est notre patrimoine européen (et même mondial), pas celui des britanniques ou des russes. Pouchkine et Shakespeare, et d’autres, c’est notre terreau européen.

Mais les insuffisances d’une France à la culture trop autocentrée, je les ai aussi vérifiées en Italie dans d’autres domaines.

J’étudiais l’histoire de l’art, et on me renvoyait à des traités essentiels que je pensais traduits en Français…
Erreur fatale, avant les années 1990 il n’y avait pas de vraie politique de traductions en France. J’en ai fait l’amère expérience avec les grands livres d’histoire de l’art, tous traduits en italien mais pas en français, mais aussi plus largement avec toute la littérature et la philosophie de la Mitteleuropa. J’ai même découvert à Milan tout le monde culturel austro-hongrois et j’ai acheté en italien des livres qui n’existaient pas en français, comme par exemple Die Letzten Tage der Menschheit, (les derniers jours de l’humanité) de Karl Kraus ouvrage fondamental aujourd’hui dont il n’existait pas de traduction en 1990, sinon dans des éditions confidentielles moins accessibles. Ainsi ai-je lu Adorno, Hofmannsthal, et d’autres en italien. C’est paradoxal, mais j’ai découvert cette littérature en italien, plus facile pour moi que l’allemand tant j’étais plongé dans le monde italien ; l’Europe de la culture, je l’ai touchée en Italie.

Pour nous limiter à l’Italie, qui en France à l’époque parlait aux élèves de Dante dont la traduction française de Jacqueline Risset est sortie entre 1985 et 1990 et qui fut une incroyable explosion intellectuelle, ou d’un texte aussi important que Si c’est un homme de Primo Levi dont la première traduction en 1961 n’a pas été jugée satisfaisante, qui n’a été traduit par Martine Schruoffeneger qu’en 1987, alors qu’il remonte à 1947… Et, oserais-je, qui parle dans les classes de lycée aujourd’hui de Dante ? Peut-être parle-t-on plus de Primo Levi à cause de la Shoah, mais c’est à vérifier aussi.

Ce sont là des constatations vécues, qui m’ont surpris, et qui ont constitué le terreau d’une réflexion que je continue de mener aujourd’hui. Quand il y a quelques mois pour  wanderersite.com je travaillais au compte-rendu de « Europa », de Krzysztof Warlikowski à partir du « Serment d’Europe » de Wajdi Mouawad, cette réflexion sur la culture d’Europe m’est remontée, avec une question qui me semble fondamentale : où est l’Europe dans notre formation, dans la formation qu’on donne aujourd’hui aux élèves et à leurs enseignants ? Je parle de l’Europe comme notre terre, pas comme un continent qui semble nous être extérieur quand on nous dit « c’est la faute à l’Europe » comme si l’Europe n’était pas nous.


Je me souviens avoir entendu Heinz Wissmann et Pierre Judet de la Combe parler de la question d’Europe dans la mythologie et les temps anciens comme une sorte de notion plus historique que géographique. On parle d’Europe très tôt, au VIe siècle avant JC, mais elle est géographiquement une notion floue, un tout, une partie, qui s’oppose à l’Asie, qui peut couvrir un territoire réduit (la Grèce continentale au nord du golfe de Corinthe), ou large (jusqu’à la Géorgie actuelle dont un fleuve, le Phasis, faisait frontière avec l’Asie.

Au-delà, les deux chercheurs, parmi les plus grands esprits de notre temps ne manquent pas de souligner que les hommes, les histoires, les légendes nous montrent des circulations et des mouvements incessants : ceux qui connaissent la mythologie grecque savent qu’elle est pleine d’errances, Ulysse bien évidemment, mais on pourrait citer l’histoire d’Io qui fait une sorte de tour du monde, ou Iphigénie qui finit en Tauride, c’est-à-dire en Crimée etc…

L’histoire de l’Europe est une histoire de migrations : ça bouge partout, et à toutes les époques, et dans tous les sens et on voudrait nous faire croire à notre « identité » fixe, alors qu’elle est totalement floue, mobile, diffuse. Je me réfère souvent au concept de « Terre-patrie » cher à Edgar Morin qui me semble le seul concept acceptable possible : un humain est chez lui partout sur la terre.

 

Mais ne rêvons pas.
On agite en ce moment l’idée d’Europe, d’une Europe « souveraine », parce que l’Union européenne est bousculée par ce qui se passe outre-Atlantique. On se souvient que nous sommes européens, parce que le grand méchant loup étoilé veut nous soumettre et nous engloutir tout autant que l’Ours russe ou le Dragon chinois.
Mais cette Europe piégée continue de tirer paradoxalement à hue et à dia au gré des intérêts divergents des uns ou des autres et en fait, politiquement, il n’y pas d’Europe. Il n’y a qu’un conglomérat de nations qui se poussent du coude pour exister, une conspiration des ego ou des petits intérêts qui n’est que guerre picrocholine.
C’est cette « Europe des nations » si prisée par notre extrême-droite, qui est un leurre.
Le véritable problème de l’Europe politique, au sens large (incluant aussi les nations extérieures à l’Union européenne), c’est qu’elle est vue comme une entité extérieure à la nation, et jamais comme quantité inclusive de la nation.

« L’Europe des nations » ce n’est rien.
Prenons une comparaison de bas étage : un jaune d’œuf, de la moutarde, du sel du poivre, un peu de vinaigre, de l’huile, c’est une promesse de mayonnaise, pas une mayonnaise. C’est cela l’Europe des nations, une promesse d’Europe sans Europe.
Pour faire l’Europe, il faut faire la mayonnaise.

Or, la mayonnaise ne se crée qu’en mêlant les ingrédients, créant des émulsions,  et alors au sens propre, elle « monte », et l’Europe de même ne se monte pas à coups de conseils européens, ni de Macron à lunettes, et à « for sure »  mais à partir de la base, des peuples, de la prise de conscience des peuples de leur appartenance à une culture commune, qui fait que de Palerme à Cracovie, de Talinn à Séville, de Moscou à Lisbonne, vous savez que vous êtes en Europe à un certain nombre de signes que vous ne retrouverez ni à Los Angeles, ni à Lima, Delhi ou à Tokyo, et ces signes sont culturels.

Je viens de participer au sondage de la Banque Centrale Européenne concernant le nouveau graphisme des Euros, je ne sais combien de citoyens européens y ont participé, je ne sais non plus si les lecteurs de ce blog y ont participé. Mais il a été clos le 21 septembre sans qu’on en ait beaucoup entendu parler dans les médias français. Grosso modo ce sondage offre plusieurs graphismes possibles sur deux types d’illustrations : des oiseaux ou des grandes gloires européennes comme Beethoven ou Marie Curie. J’ai choisi évidemment les grandes gloires, parce qu’elles donnent un sentiment d’appartenance à une même culture. Mais il a fallu presque trois décennies pour comprendre qu’il fallait incarner cette Europe dans des figures communes et transversales ? Et que Beethoven appartenait à tous, comme Maria Callas, Cervantes ou Marie Curie.
Il n’y pas d’incarnation de l’Europe sans la culture.
« Si c’était à refaire, je commencerais par la culture » aurait dit Jean Monnet (on sait aujourd’hui que cette phrase lui est attribuée à tort). Il ne s’agit pas de critiquer la construction économique initiale qui répondait à une nécessité d’après-guerre, mais on a oublié d’associer l’imprégnation culturelle à chaque moment de la construction européenne, qui justement dépasse les frontières de l’Union et fait penser à un espace culturel qui bien au-delà des 27.
Et l’imprégnation culturelle commence à l’école.

 

Prendre conscience d’une unité culturelle

En effet, l’Europe qui a toujours fonctionné, qui a toujours circulé, qui a toujours échangé, quelquefois au grand dam des pouvoirs, et même au cœur des guerres, c’est l’Europe de la culture, et dans tous les domaines.
Un seul exemple : alors que la France est encore traumatisée par la guerre de 1870, la perte de l’Alsace-Lorraine, non seulement en 1885 paraît la revue wagnérienne construite autour de l’œuvre de Richard Wagner à laquelle participe l’avant-garde culturelle française, mais en 1887 à Paris, à l’Eden Théâtre est créé Lohengrin, qui déclenche une campagne de presse violente contre Wagner, considéré comme un ennemi de la France.
« Nous croyons qu’il est des moments dans la vie des peuples, où l’art si grand qu’il soit, n’a pas de droit de réclamer la première place, et la satisfaction de quelques dilettanti est bien peu de chose, mise en balance avec la révolte du patriotisme de toute une population » (La Lanterne, le 30 mars 1887).
À l’inverse, les artistes interrogés par Le Gaulois, se révèlent favorables à cette représentation, parmi lesquels Gounod, Thomas ou Delibes. Intéressant…

On a retrouvé ce type de polémiques quand on proposa d’interdire les œuvres russes au lendemain de l’invasion de l’Ukraine en 2022, et heureusement cela s’est vite dégonflé. Laissons les œuvres vivre leur vie, là où elles sont, ou là où elles sont représentées. Elles ne représentent rien qu’elles-mêmes, et ce sont les autres qui en font des étendards de ceci ou cela.
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Cela fait partie des habituelles idioties où l’on mélange tout : se battre contre Lohengrin ou Le Lac des cygnes, ou Eugène Onéguine c’est évidemment se tromper d’adversaire et faire le beau et le patriote à peu de frais parce que ces œuvres sont les nôtres, pas celles des russes ou des allemands, tout comme Le Maître et Marguerite de Boulgakov est au patrimoine mondial, plus qu’ukrainien,

comme Molière appartient à tous, au même titre que les tragiques grecs: on sourirait si les grecs d’aujourd’hui considéraient les tragiques grecs comme leur patrimoine exclusif identitaire: toute l’Europe culturelle s’est appropriée la littérature antique latine parce que cette culture a irrigué tous les territoires européens d’une manière ou d’une autre, de l’Atlantique à l’Oural, pour le bien comme le mal d’ailleurs, quand on voit ce que les légions romaines et le Césarisme ont inspiré au fascisme, au nazisme, au stalinisme et autres barbaries… Tsar vient de César, Kaiser vient de César… Il n’y pas de hasard et la langue ne ment pas.

Enfin, je voudrais m’arrêter un instant sur la question russe qui m’est une vraie douleur. Aujourd’hui, la situation internationale oblige à considérer le russe comme l’ennemi, et donc, même si les politiciens disent ne rien nourrir contre le peuple russe mais seulement contre le régime, il reste que le discours général infuse et que l’on finit par considérer le russe comme « l’autre » et l’ukrainien comme « nous ». Or, et c’est là le drame européen, la culture russe et la culture ukrainienne sont toutes deux des cultures authentiquement européennes, elles sont nous, bien plus que la culture états-unienne. Et les metteurs en scène russes (en exil ou non) et ukrainiens qui inondent nos scènes notamment d’opéra montrent à l’évidence qu’ils parlent fortement au public et qu’ils sont « nous ».
La guerre qui se livre ou qui couve est donc fratricide. Les européens qui se battent entre eux, c’est une vieille histoire de guerres ruineuses et inutiles.

L’impérialisme poutinien nous considère, nous, membres de l’Union Européenne comme « l’autre » à abattre, et excite sa population par sa propagande. Sa pensée est justement cette pensée « identitaire » qui est ravageuse pour toute pensée, qui fait de soi une potentielle victime de tous les autres qui sont forcément les méchants. C’est cette pensée-là, adaptée à notre sauce, que nos extrêmes droites voudraient nous imposer en voyant dans l’Union Européenne l’autre à abattre, sans parler des migrants à renvoyer et au bout du bout, cela finit toujours par les juifs, comme nous le montre la très récente actualité.
À qui profitera le crime ? Qui sont les traitres ?

Notre rapport aux histoires nationales

Cette prise de conscience d’une unité culturelle au sens large (évidemment avec des déclinaisons), c’est ce que l’on s’est bien gardé de construire parmi les peuples en ne travaillant pas sur les fondations d’une prise de conscience historique européenne ni sur l’effort pour replacer notre histoire dans un contexte plus large. Il ne s’agit pas d’une erreur c’est une faute, consciemment commise.

J’ai jadis participé à un travail très formateur où étaient réunis français et italiens autour de la construction d’un programme d’histoire commun, ce qui entre deux pays aussi liés par l’histoire et le voisinage linguistique, pouvait sembler plus aisé. Très vite, les conflits sont apparus, les représentations se sont confrontées, et les discussions sont nées pour essayer de trouver une voie possible. Il est particulièrement difficile de lutter contre des représentations ou des points de vue mais en même temps il est passionnant de les confronter, de découvrir et d’accepter le point de vue de l’autre.
Un événement vu de Londres n’est pas vu de la même manière de l’autre côté du Channel. Waterloo est une victoire pour les anglais, et il y a une Waterloo Station à Londres. Austerlitz est une victoire en France et il y a une Gare d’Austerlitz. Faire observer cela à des jeunes élèves, c’est commencer à prendre conscience de ce qu’est un point de vue et considérer le point de vue de l’autre.
Commencer à percevoir la manière dont l’autre vit l’histoire européenne, c’est commencer à travailler sur une culture européenne. C’est un long processus qui a été l’objet de travaux universitaires bien évidemment, mais jamais transmis à notre système scolaire. En 2017, je me souviens que François Fillon encore candidat parlait de l’enseignement du « roman national » à l’école. Encore cette fadaise…
Ce n’est évidemment pas l’apanage de la France seule : les politiques scolaires dans aucun pays ne considèrent la culture comme « culture européenne » partagée, mais construisent le savoir qu’elles distribuent exclusivement autour du national, sans jamais inclure le national dans l’européen, que ce soit au niveau de l’histoire, de la littérature ou des langues.

Comment dans ces conditions construire un esprit européen ? En chantant l’hymne à la joie sous la bannière bleue à douze étoiles ? Foutaise.

 

Le rôle volontairement étouffé de l’École

Ainsi une banale constatation :
Aucun projet stratégique Européen, sinon Erasmus (mais pensé pour l’enseignement supérieur au départ) n’a inclus l’enseignement scolaire, considéré comme réservé aux nations, dans le cadre de la subsidiarité. Or, la culture européenne naît d’abord à l’école, aux racines.

Le traité de l’Élysée avait marqué en janvier 1963 la réconciliation franco-allemande, notamment en faisant apprendre la langue de l’autre. Ainsi j’ai appris en 1964 l’allemand en première langue, et j’ai commencé son étude avec un enseignant allemand, dans le cadre d’un échange né de ce traité. Ce fut fondamental pour me donner envie et goût d’Allemagne. Cela s’appelait stratégie politique : on sait par la suite ce que notre système scolaire bêtement élitiste a fait de l’allemand.
L’anglais est étudié comme langue véhiculaire globale, langue de la communication et du numérique, pas vraiment dans son épaisseur culturelle spécifique. Je me souviens de Berlusconi, le premier des grands populistes européens, parler du système scolaire italien avec la théorie des trois « I »: « Italiano, Inglese, Informatica« , une trinité utilitariste et totalement déculturée.

Or, apprendre la langue de l’autre, travailler sur le plurilinguisme, tout comme s’intéresser à la culture du voisin, c’est toujours s’interroger au miroir sur sa propre langue ou sa propre culture, c’est donc par force un retour sur investissement, on n’apprend sur soi, sur sa culture, sur son « identité » (!) qu’en mettant en lien, en comparant, en regardant autrui, jamais en se refermant frileusement sur soi.
J’écoutais la semaine dernière le discours dit « sur l’état de l’union » de Ursula von der Leyen, et celui du Premier Ministre canadien Mark Carney. Terrible constatation, le seul vrai discours européen, c’est le canadien qui l’a porté, on se trouvait devant la confrontation d’un visionnaire et d’une cuisinière myope.
Depuis quand à la tête de la commission européenne n’a-t-on plus de politiciens visionnaires : Jacques Delors de 1985 à 1995, et puis Romano Prodi de 1999 à 2004. Depuis, défilé des lilliputiens choisis ès qualités lilliputiennes, évidemment pour laisser les gouvernements nationaux maîtres du jeu.

Ma réflexion porte sur l’absence totale (et je crois volontaire) de volonté politique visant à créer une conscience culturelle (et historique) européenne. Une politique européenne bien comprise, au lieu d’assommer de directives étouffantes et essentiellement illisibles au commun des mortels, pourrait ou aurait pu consister aussi à concevoir une sorte de liste a minima d’auteurs européens reconnus à étudier obligatoirement à l’école primaire et secondaire (et pas à l’université) dans chaque pays, une liste a minima des grands faits historiques qui ont déterminé l’histoire de l’Europe, et une contextualisation des histoires nationales au regard de l’histoire européenne. C’est un long travail qui serait certainement vécu comme intrusif par bien des partis conscients du risque pour eux de perdre la main « identitaire », mais où est l’intrusion si l’Europe c’est nous?
C’est l’effort qu’avait consenti Patrick Boucheron et les chercheurs qu’il avait réunis dans son « Histoire mondiale de la France »[1], c’est aussi l’effort moins connu qu’une série de chercheurs sur la littérature européenne qui ont produit une « Histoire de la littérature européenne » dont la première édition remonte tout de même à 1992 et dont la dernière de 2021 est publiée sous l’égide du CNRS[2].

Nos publics scolaires ont besoin de renouer avec la réflexion théorique, avec la littérature, avec la langue et les concepts, d’une manière qui soit aussi utile dans les « humanités » que dans les disciplines scientifiques, vu que les dernières enquêtes PISA nous montrent partout un déficit de compréhension des textes. Ce qui est délétère pour la construction des esprits qu’ils soient scientifiques, littéraires ou qu’ils aiment ou pratiquent techniques ou technologies est tellement bienvenu pour ceux qui veulent les formater.

Les politiques menées, au-delà des incantations, se sont bien gardées de vouloir créer une conscience culturelle européenne ou même d’essayer d’en jeter les fondations. Dans le cadre de la subsidiarité chacun a continué de cultiver son jardin dans la relative ignorance de celui du voisin.

De quelques silences

Je terminerai par quelques exemples historiques, pris dans le rapport de la France à l’histoire européenne, qui ignorent la question des effets sur l’Europe de certains événements historiques. Je ne doute pas que dans d’autres pays, certains faits qui nous apparaissent essentiels de la même manière soient considérés comme secondaires et indignes d’être enseignés.

J’ai été élève à un moment où l’histoire factuelle avait une importance très grande, et où le « roman national » était encore vivace dans notre enseignement. Les choses depuis ont évolué, mais je ne suis pas sûr que nos élèves aient étudié plus que moi l’importance de la bataille de Lépante, en 1571 entre une coalition composée de l’Espagne, de Venise et de la Papauté, contre l’Empire Ottoman, qui a stoppé l’expansion ottomane en Méditerranée et relativisé sa puissance, une date aux effets considérables sur la conscience européenne, au-delà de l’exploitation absurde autour des « racines chrétiennes ».
La politique française de l’époque consistant depuis François 1er à s’allier avec les ottomans pour prendre en étau l’Empire des Habsbourg (la flotte ottomane utilisait des ports français comme Toulon…), l’historiographie française n’a jamais vraiment valorisé cette victoire, non plus, pour des raisons similaires, que celle du roi de Pologne Jean III Sobieski qui écrase un siècle plus tard les ottomans devant Vienne en 1683. D’ailleurs Louis XIV avait refusé d’aider Sobieski et en avait profité pour s’attaquer à plusieurs villes d’Allemagne du Sud. L’avancée ottomane jusqu’à Vienne et sa conquête aurait peut-être largement changé le visage de l’Europe, les traces ottomanes à Budapest (qui fut turque de 1541 à 1686) nous le disent clairement, mais ces guerres désormais lointaines nous disent aussi beaucoup de la présence ottomane en Europe, et de ses conséquences aujourd’hui dans les Balkans (présence de fortes communautés musulmanes) ainsi que de la question de l’adhésion de la Turquie dans l’Union Européenne que certains nous présentent comme une horreur alors qu’elle est fondée historiquement, par une histoire à laquelle la France a largement contribué et qui se retrouve dans la littérature et le théâtre (les « turqueries » etc…). Et ces relations d’attirance et de refus entre culture ottomane et culture européenne se retrouvent dans un roman aussi éclairant que « Mon nom est rouge » de Ohran Pamuk.

Deuxième exemple, plus enraciné dans mon vécu.
Lorsque j’ai vécu à Heidelberg, les amis allemands ont attiré mon attention sur les guerres menées par Turenne dans le Palatinat, dont j’avais une idée très lointaine. Dans le roman national, Turenne est le grand général qui mène les guerres victorieuses de Louis XIV. J’ai donc constaté combien les guerres du Palatinat avaient laissé une trace profonde dans les mémoires locales, les français s’y étant comporté comme des sauvages, et mené des massacres atroces comparables à Oradour etc… Si bien que bien après, les armées françaises qu’elles soient révolutionnaires ou napoléoniennes, arrivaient dans la plupart des territoires germaniques et notamment dans ces régions d’Allemagne du Sud précédées d’une réputation terrible (Napoléon était l’ogre…), entachées par cette mémoire-là, …
Ces événements restent soigneusement mis sous les tapis de l’histoire, or, les mettre au jour est aussi intéressant parce que cela explique aussi d’autres comportements, des méfiances, des distances…

Comprenons-nous bien, tous les pays et non des moindres ont de la poussière cachée sous leurs tapis ou d’autres poussières bien moins cachées. Il ne s’agit pas de battre notre coulpe comme de grands coupables universels, j’ai voulu pointer des exemples moins connus que notre relation à Vichy ou la colonisation parce que ces derniers sont des objets encore aujourd’hui utilisés politiquement. Les exemples choisis sont au contraire enfouis, inconnus ou mal connus du grand public et prennent leur part dans l’explication des grands mouvements géopolitiques de l’histoire de l’Europe. On aurait pu de la même manière parler des Roms, qui sont d’authentiques européens, et qui ont été considérés et rejetés par l’ensemble des pays qui en abritent des communautés, c’est un exemple partagé de l’histoire sombre de l’Europe.

Les extrêmes droites et leurs idées rétrogrades et barbares infusent dans les populations, par insuffisance et courte vue des politiciens de tous poils et de tous horizons qui n’ont pas voulu prendre la question au sérieux, et alors, les peuples caressent des rêves sinistres faute d’avoir pu leur en faire caresser d’autres.

En désignant les coupables de la situation actuelle (les autres, les exilés, l’islam etc…) on les excite pour leur donner de la fierté à peu de frais, comme les nazis et tant d’autres le firent en leur temps contre les juifs : mêmes mécanismes, mêmes effets.

Or il n’y a pas de conscience de soi sans conscience de l’autre et dans une perspective de construction d’une conscience européenne, la conscience que nous sommes, avec nos grandeurs et nos petitesses partagées, tressés les uns aux autres par les destins du monde depuis le plus jeune âge et que seuls nous ne pesons rien devrait être martelée.
Il n’en est rien, à cause de politiques à court terme, d’absence de vision et désormais d’absence abyssale de culture de nos « élites » politiques.

Alors j’ai bien conscience que mon texte est un cri dans le désert, mais dire non à ce désastre est encore la liberté qui me reste.

 

[1] Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, Paris, Seuil, nouvelle édition 2025

[2] Lettres européennes, sous la direction de Annick Benoit-Dusausoy, Guy Fontaine, Jan Jedezejewski et Timour Muhidine, CNRS Éditions, Paris, dernière édition 2021.

 

 

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