IN MEMORIAM JOSÉ VAN DAM (1940-2026)

© Naomi Baumgartl

 

 

La voix de José van Dam s’est éteinte le 17 février et c’est une voix qui a accompagné toutes mes premières années lyriques, à un tel point qu’en consultant mes archives, j’avais oublié qu’il avait été aussi Germont dans la fameuse Traviata de Marthaler à Garnier, ou le père dans la production d’André Engel de Louise de 2007.
En réalité, José van Dam fait partie de ceux qui m’ont enseigné l’opéra, il fait partie de « mes écoles ». Je l’ai entendu pour la première fois dans Colline de la Bohème en novembre 1973, pour ma troisième visite au Palais Garnier, à ce moment de bascule ou de « simple visite » le jeune fan va glisser dans le « long séjour ».
Mais c’est surtout en mars 1975 qu’il a commencé à me marquer. Il était Leporello dans Don Giovanni, production August Everding, assez passepartout, mais qui a fixé musicalement les canons d’interprétation de Don Giovanni pour moi : à ses côtés Margaret Price, Kiri te Kanawa, Roger Soyer, Kurt Moll, Richard van Allan et Jane Berbié, et en fosse Georg Solti, alors considéré comme le « second » après Karajan, et qui était encore « Conseiller musical de l’opéra de Paris », pour éviter de dire « directeur musical ».
Je me souviens du choc de cette première, et de l’air du catalogue de Van Dam, avec son émission parfaite, sa diction impeccable, l’homogénéité et la puissance vocale, sa vivacité, sa manière pétillante de dessiner le personnage, son aisance en scène. Il ne l’a été qu’une fois sur scène à Paris, mais quel choc ! Pour rappel, il fut aussi Leporello dans le film de Losey, auprès du Don Giovanni de Ruggero Raimondi en 1979.

Leporello dans le film de Losey (1979)

Plus fréquemment, il fut à Paris Figaro, dans la production Strehler qui avait ouvert à l’Opéra Royal de Versailles la dite « ère Liebermann », sous la direction de Solti. Comme j’y allais à chaque reprise vu que cette production a bénéficié à chaque fois de distributions vocales étincelantes (un peu moins du côté des chefs…), je l’ai vu et revu (1976, 78, 60), ce Figaro élégant, discrètement cynique, souriant, dans une incarnation d’un confondant naturel et souvenir de toute une vie, le 14 juillet 1980 ou avec notre groupe d’amis, nous fîmes la queue (la représentation était gratuite) pour assister à la dernière représentation de l’ère Liebermann, avec Solti au pupitre et grosso modo la distribution d’avril 73 (Bacquier, Janowitz, Moll etc…, la seule « remplaçante » étant Lucia Popp qui était Susanna à la place de Mirella Freni) : il existe une vidéo, précipitez-vous.

Figaro dans Le Nozze di Figaro Production Strehler (Vidéo, 1980)

Van Dam était aussi un acteur exceptionnel, comme dans les trois rôles Coppelius, Dappertutto Miracle des Contes d’Hoffmann : le souvenir de son duo avec l’Antonia d’Eda-Pierre dans la phénoménale production Chéreau est inscrit en moi dans mes masses de granit de l’opéra.

On l’a vu aussi dans Méphistophélès du Faust de Gounod, dans la prod. de Lavelli avec cette aisance, et ce timbre chaleureux, la clarté de l’expression, le sens de la couleur, l’ironie… Bref où qu’il se situât, il était immense.

 

Tout cela suffirait pour faire de lui une légende, et Karajan l’avait bien repéré puisqu’il fut l’un de ses chanteurs favoris dans les années 1970 et 1980.

Mais il aura marqué l’histoire de la musique en créant Saint François d’Assise de Messiaen, où il était déjà bouleversant à la création sous la direction d’Ozawa dans une mise en scène pâle (1983) mais où il a trouvé en Sellars à Salzbourg une dizaine d’années plus tard puis Paris, un metteur en scène qui l’a installé dans le rôle pour l’éternité.
Il accéda à l’Olympe, sans jamais pourtant être une star du chant tel qu’on l’entend.
On savait que sa présence dans une distribution était une garantie, tout le monde savait qu’il était l’un des plus grands, mais il a gardé toujours cette simplicité et cette chaleur, cette proximité souriante, cette accessibilité qui faisaient de lui vraiment l’un des immenses et l’un des préférés, c’est-à-dire un artiste qui savait ce que chanter voulait dire, qui n’a jamais eu un ego surdimensionné et qui avait aussi le souci de la transmission.

Pour ma part, en dehors de ces évocations, trois moments me restent très personnels, très ancrés dans les souvenirs.

Un Vaisseau Fantôme à Paris fin 1980 aux côtés d’Hildegard Behrens : deux vibrations qui s’unissaient, j’ai toujours adoré Behrens et je découvrais van Dam dans un autre répertoire (il a enregistré le rôle avec Karajan). Inoubliable de sensibilité, d’intériorité, d’intelligence.
Son Philippe II avec Pappano, dans Don Carlos (en français) dans la prod. Bondy entendu en salle au Châtelet en 1996 ; là encore, l’inhabituel et l’incroyable intériorité qu’il montrait, avec une manière unique de dire le (merveilleux) texte du livret laissait rêveur avec une voix qui n’était jamais en représentation, mais qui disait le rôle. La voix avait une belle étendue, mais jamais dans l’histrionisme, toujours dans la volonté de défendre un texte, un sens une expression : tout dans ce chant était justifié.
Enfin, last but not least, son Don Quichotte de Massenet. J’avais entendu le duo Raimondi Bacquier dans la production Faggioni avec Prêtre, splendide, avec un somptueux Raimondi et  Bacquier de légende, et Je voulais entendre Van Dam dans ce rôle, ainsi que la Dulcinée de Béatrice Uria-Monzon, Même si je ne suis pas un fou de Massenet, j’y ai pleuré deux fois dans ma vie : une fois avec Kraus dans Werther et une autre avec Van Dam dans Don Quichotte.

José van Dam, un chanteur de légende qui a toujours répondu présent, mais surtout, un artiste total, engagé, d’une rare sensibilité et intelligence et d’une modestie qui apparaît aujourd’hui presque décalée, eu égard à l’immense carrière et aux traces incroyables qu’il a laissées dans nos cœurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *