MARKUS HINTERHÄUSER REMERCIÉ À SALZBOURG: LES BRANQUIGNOLS À LA MANŒUVRE

 

Markus Hinterhäuser ©Neumeyr

Une succession de manœuvres de couloir et de jalousies politiques et médiatiques ont réussi à mettre en crise le Festival de Salzbourg, dont la programmation cette année connaît un éclatant succès, et à le plonger dans une crise profonde hypothéquant son avenir immédiat.

Les responsables ? Les « branquignols » de la politique culturelle, la médiocratie qui nous gouverne un peu partout, qui ne supportent pas un Intendant, Markus Hinterhäuser, qui sait leur dire non.

Il n’y a en effet aucune raison réelle de mettre fin au mandat de Markus Hinterhäuser sinon qu’il représente un « obstacle » à éliminer. En effet, toutes les raisons invoquées dont « la rupture de confiance » sont des fariboles.

Il y a quelques années j’avais écrit un article dans ce blog dénonçant les errances de la politique de l’État dans la gouvernance de l’Opéra de Paris que j’avais intitulé La valse des branquignols.
Les branquignols sont partout, à Venise quand ils nomment Venezi, à Berlin quand ils taillent dans la culture, à Genève quand ils refusent la Cité de la Musique, et à Salzbourg quand ils se débarrassent de qui leur fait de l’ombre, encore faudrait-il trouver dans la poussière ces lilliputiens à qui l’on ferait de l’ombre.

La culture en Europe aujourd’hui

La question en réalité est plus large que le cas salzbourgeois. Elle tient au statut de la culture dans les pays européens aujourd’hui, au statut de l’artiste dans le paysage culturel et surtout aux politiques qui sont menées.

La dégringolade abyssale du niveau de cerveau moyen dédié à la culture de notre actuelle classe politique européenne (en Italie, en France, en Autriche mais aussi en Allemagne et ailleurs) conduit en effet à s’interroger sur le rôle de la culture dans les visions (?) politiques d’aujourd’hui.

La culture est plonge dans notre histoire, nos civilisations, nos plaies, nos parcours : elle est forcément épaisseur, savoir, interrogation, mystère mais aussi espoir.
De plus en plus les politiques menées sont des politiques à court terme, des slaloms d’équilibristes autour des opinions publiques, cette opinion publique si raillée par Offenbach dans Orphée aux Enfers, des visions myopes veillant à préserver intérêts immédiats et petits arrangements et surtout le pouvoir « symbolique » qui reste au politique quand il n’a plus prise sur les faits et les choses.
Il ne faut pas oublier qu’un des premiers actes de Trump 2 fut de mettre la main sur le Kennedy Center de Washington, parce ses orientations étaient l’indice que la culture fait peur quand elle ne va pas dans le sens du poil et qu’il faut la faire taire.

Oui la culture, quand elle est épaisseur et regard sur l’espace et le temps, fait peur.

Mais, il faut aussi le dire, le politicien imbibé de sondages et d’études d’opinions surfe sur la diversification des sollicitations des publics, et certains genres traversent un moment de transition un peu difficile. C’est le cas pour le théâtre, même dans les pays germaniques où certaines grandes institutions qui ont été l’honneur de la scène européenne traversent une crise profonde, comme le Schauspielhaus de Zurich, crise de style, de répertoire, crise de l’offre qui ne rencontre plus une demande qu’on éprouve des difficultés à identifier.

Voilà aussi qui alimente les sorties médiatiques de stars décrétant la mort de l’opéra et du ballet, comme Chalamet qu’on élève au rang « d’influenceur » (ceux qui croient faire les  opinions, sans jamais toucher à la pensée).

Les classes politiques de tous pays surfent sur ces évolutions et transformations, notamment quand elles mènent à une défaite de la pensée face à l’opinion, à une défaite de la culture face au divertissement, pour brutalement dit, privilégier le pain et le cirque. Trumpisation lente de l’esprit politique.

Que se passe-t-il à Salzbourg ?

L’affaire qui frappe aujourd’hui Salzbourg, qui est un authentique coup de tonnerre dans un ciel serein, totalement inutile à quelque niveau qu’on se place, est à mettre dans ce mouvement, qui allie médiocrité d’une classe politique européenne largement délétère, et petits jeux locaux dont le festival de Salzbourg est le hochet de choix.

Il n’y a aucune raison artistique à se débarrasser d’Hinterhäuser : si on se débarrasse d’une équipe qui gagne, c’est que derrière il y a un (ou des) loups.
D’abord à l’évidence le personnage, politiquement incorrect, artiste, intellectuel, droit dans ses bottes, qui refuse de se soumettre à la médiocrité : le fait de ne pas avoir répondu à l’ultimatum du Kuratorium (Conseil d’Administration) présidé par Karoline Edtstadler gouverneur du Land de Salzbourg et politicienne à la mode est un casus belli.
Les raisons officielles ? une « rupture de confiance » suite à la procédure de recrutement du (ou de la) responsable du théâtre au festival, après le départ houleux de Marina Davydova. Markus Hinterhäuser désirait imposer Karin Bergmann, ex-directrice du Burgtheater de Vienne sans en référer au Kuratorium (alors qu’on avait prévu une procédure) conformément à son rôle de directeur artistique, responsable de la cohérence générale des programmes. Un prétexte administratif qui cache des jeux de pouvoir.

Derrière, il y a en effet aussi les travaux du Grosses Festspielhaus qui vont perturber la programmation à partir de 2028 avec des gros enjeux financiers, ce qui titille toujours plus les politiques que les enjeux culturels, mais aussi des discussions sur des solutions de repli, un bâtiment provisoire de type Isarphilharmonie de Munich, ou une Arena déjà en place et inadaptée. Il vaut mieux pour les politiciens en place, avoir un intendant tout neuf, moins rigide et surtout moins connaisseur du terrain qu’Hinterhäuser, peut-être plus disponible, plus manœuvrable, à l’échine plus souple…

Mettrait-on à la porte le meilleur des professeurs parce qu’il n’a pas signé le cahier d’appel ou pas dit bonjour au proviseur ou à la directrice ?
À Salzbourg, oui.

Et ce n’est même pas une affaire de droite ou de gauche. L’Autriche est gouvernée par une coalition libérale/ socio-démocrate, et le Land de Salzbourg est depuis peu aux mains d’un phare de la politique libérale, Karoline Edstadler (qui se rêve un destin national et qui a donc besoin d’exister à coups de mentons médiatiques) tandis que la ville est socio-démocrate. C’est une réaction du politique blessé contre le saltimbanque triomphant… L’étalon de la bêtise à mettre sous cloche au Pavillon de Sèvres

En fait, cette nouvelle classe politique européenne (cultivée ou pas d’ailleurs) considère la culture comme un poids plus qu’un investissement, et les succès trop voyants de tel ou tel finissent par gêner les manœuvres et les politicailleries ambiantes parce qu’ils lui donnent un insupportable poids.
L’Intendant du Festival de Salzbourg a un statut et un pouvoir (en termes de soft power) bien supérieur à toutes les pauvres Karoline Edtstadler du monde.

De plus, en Autriche, les grenouillages et polémiques contre les managers et les dirigeants de grandes institutions culturelles ont été un jeu de toujours: rappelons que Mahler a été contraint à la démission de l’Opéra de Vienne miné par les manœuvres diverses, et il ne sera pas le dernier… les branquignols sont désormais à la manœuvre pour faire éjecter l’actuel titulaire Bogdan Roščić.
Rappelons aussi que les pires ennemis de Mortier à Salzbourg étaient à l’époque… l’association des commerçants de Salzbourg tous effrayés que sa programmation ne fît fuir le tourisme de grand luxe qui nourrissait grassement leurs poches de boutiquiers.
À Bayreuth on disait en 1976 dans la même veine que Chéreau avait fait fuir la Begum, qui était à l’époque l’une des gloires des tabloïds… et chacun y allait de sa larme… que serait Bayreuth sans sa Begum ?
Les artistes sont des empêcheurs de tourner en rond, des destructeurs des valeurs vraies, des effrayeurs de Begum.

C’est pourquoi le cas Hinterhäuser mérite qu’on s’interroge sur sa singularité, sur ce qu’il a fait de Salzbourg dans ces dix dernières années et donc sur la manière qu’il a de déranger l’establishment politique.

 

Les nostalgies

À Salzbourg, on a souvent la nostalgie des temps du « grand » Festival de Salzbourg, celui de Karajan, défilé de stars et de paillettes, et on affirme haut et fort qu’il faut revenir à ce temps béni… Un temps béni où les maisons de disques faisaient la pluie et le beau temps et où le festival dans son ensemble était assez inaccessible. La recette semblait si simple : grand répertoire, stars, Herbert von Karajan et bonne société qui se pavanait.
Où sont les maisons de disques aujourd’hui ? … Et où sont les stars qui les alimentaient ?
On oublie aussi trop vite que la programmation de Salzbourg à cette époque était bien plus réduite que celle d’aujourd’hui qui investit toute la ville, pour des manifestations diversifiées aux prix aussi très diversifiés : des prix du théâtre, des concerts de musique de chambre etc…  relativement accessibles, jusqu’aux prix stratosphériques des grandes productions d’opéra, la palette de l’offre est très large.
On est donc nostalgique d’un Festival de Salzbourg qui n’a plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui, ni même d’ailleurs avec celui de Mortier qui a ouvert une programmation jusque-là largement limitée aux grands standards mais qui bénéficiait aussi d’autres conditions économiques et d’un large soutien dû au vide laissé par Karajan : les cohortes d’orphelins  herbertistes inconsolables étaient à substituer par d’autres cohortes venues d’ailleurs et la greffe a réussi.
Cet heureux temps n’est plus.

La réalité

D’abord, parce que le paysage des Festivals musicaux en Europe s’est aujourd’hui singulièrement étoffé alors qu’il était bien plus limité dans les années 1970, voire aux temps de Mortier. Aujourd’hui, on compte des Festivals musicaux d’envergure internationale dans tous les grands pays européens, avec des propositions aussi bien spécifiques (Innsbrück, Pesaro) que généralistes (Aix-en-Provence ou Glyndebourne).
Ensuite, parce que le public s’est élargi, les goûts diversifiés, et qu’un Festival comme Salzbourg qui reste l’entreprise festivalière la plus lourde de tout le paysage européen, doit avoir l’offre la plus large possible : il en faut pour tous les goûts, ce qui n’était pas le cas au temps de Karajan ou les théophanies du Dieu vivant de la baguette suffisaient à satisfaire le bon (et riche) peuple.
Un Festival comme Salzbourg aujourd’hui ne peut surfer sur la popularité ou les noms clinquants (on parle de Jonas Kaufmann comme possible successeur…), il ne peut surfer sur un théâtre de consensus, sur un répertoire standardisé parce que ce n’est pas son rôle, largement rempli par d’autres.
Le rôle du plus grand Festival musical du monde, c’est d’être témoin du monde, et de montrer comment l’art le regarde, c’est d’être un Festival qui problématise, qui invite à la pensée tout en offrant une palette d’événements qui puissent satisfaire tous les publics : Jedermann reste une manifestation traditionnelle et populaire, Trois sœurs d’Eötvös une exploration inconnue de beaucoup, Maria Stuarda une pièce de répertoire italien apte à attirer un plus nombreux public, – à noter que Salzbourg n’a jamais été d’ailleurs, un lieu pour le Belcanto-, pour nous en tenir à 2025, indépendamment des succès ou des échecs.

Et cette transformation, Markus Hinterhäuser qui a vu depuis trente ans l’évolution du Festival au quotidien, l’a comprise, simplement parce que c’est d’abord un artiste, mais aussi une mémoire en un temps où on n’aime pas trop les mémoires.
Markus Hinterhäuser est en effet à Salzbourg de manière plus ou moins continue depuis le milieu des années 1990, il y a revêtu toutes sortes de charges, connaît les rouages de l’institution dans ses moindres détails. C’est toujours gênant pour tous ceux qui veulent exercer du pouvoir sans savoir qu’y mettre, quoi faire, sans avoir aucune stratégie sauf celle du « je commande donc je suis ».
Ceux qui veulent en effet la peau de Markus Hinterhäuser n’ont même pas conscience que Salzbourg après Mortier a connu une période grise : qui se souvient de ses successeurs, Peter Ruzicka, un bon compositeur, ou de Alexander Pereira, auréolé de triomphes zurichois qui a dû finalement laisser la place et surtout qui se souvient de productions mémorables durant cette période ?
Markus Hinterhäuser a élargi les possibles de l’offre, il a mis au programme des œuvres inconnues, sans jamais perdre de public, bien au contraire, et même quand les Cassandre annonçaient non sans baver de jouissance la catastrophe. Il a joué exactement la carte d’un lieu où il se passe des choses neuves, inattendues, surprenantes, et même discutables- c’est-à-dire lieu de discussion. Il a rendu à Salzbourg une forte valence culturelle, mais aussi humaniste, dans la grande tradition de cette Mitteleuropa qui a fait bonne part de la culture européenne depuis plus d’un siècle.

Le Festival de Salzbourg est effectivement un état dans l’état, une institution au poids symbolique immense mais qui dépasse largement les frontières autrichiennes, et en même temps un mastodonte économique dont la présence excite les convoitises. Dans la période actuelle, Hinterhäuser était artistiquement une garantie, à mon avis la seule garantie mais en même temps une voix « trop libre », et qui donc en prenait à son aise aux yeux de la médiocratie locale.
Il en prenait à son aise ? Delendus est.

Il fallait donc avoir sa peau. Au mépris des intérêts du Festival et des artistes, au mépris de ce qui fait la nature de l’institution, on le met dehors au milieu du gué, au seuil d’une période incertaine, sans avoir une idée nette de ce qu’on veut faire du Festival de Salzbourg. Aux yeux du politique obtus, un intendant s’en va et on en fait un autre, comme les papes. Mais un Intendant n’en vaut pas un autre, contrairement à bonne part des politiciens actuels et de la technostructure qui les porte.

Un regard sur l’œuvre de Markus Hinterhäuser

Il est clair que depuis son arrivée à Salzbourg, Markus Hinterhäuser a su ouvrir la programmation, imposer aussi ses goûts, sa « famille » car c’est d’abord un artiste jusqu’au bout des ongles et en artiste, il a su imposer une couleur, tout en explorant des possibles qui n’ont pas d’ailleurs toujours débouché sur des réussites : mais tous connaissent les échecs et savent les assumer.
Et c’est une des forces d’Hinterhäuser, avancer toujours, quelles que soient les réussites ou quels que soient les échecs.
La vitrine de Salzbourg, c’est l’opéra et à ce titre Hinterhäuser a imposé des œuvres superbes et mal connues ou inconnues du grand public, rappelons Une passion grecque de Martinů, The Bassarids de Henze, tout dernièrement L’idiot de Weinberg ou Trois sœurs de Eötvös, des triomphes donnés à guichet fermé alors que souvent à l’annonce du programme les analystes « bien informés » émettaient à chaque fois des doutes « Sazlbourg court à la catastrophe » ai-je entendu. . Ce fut le cas du programme 2025, souvent très critiqué, et qui se révéla pourtant un très grand succès.

Du côté des metteurs en scène, Hinterhäuser a fait des choix, appuyés sur ses goûts et non par l’air du temps, ainsi de Romeo Castellucci, qui cassa la baraque avec sa Salomé en 2018, puis avec Don Giovanni en 2021 qui fut un demi-échec, repris et retravaillé avec un éclatant succès en 2024, puis le dyptique Château de Barbe-Bleue (Bartók)/De temporum fine comoedia (Orff) en 2022 et qui est affiché en 2026 dans le très attendu Saint François d’Assise.

C’est le cas de Krzysztof Warlikowski invité à Salzbourg pour la première fois en 2018 pour The Bassarids, puis successivement pour Elektra (2021), Macbeth (2023 repris en 2025), L’idiot (2024) invité cette année pour la première fois dans la section théâtre où il présente son spectacle Europa créé à Varsovie le 7 janvier dernier.
Ce fut le cas pour Christoph Marthaler à qui il confia en 2023 un Falstaff qui déconcerta beaucoup (mais que j’ai personnellement beaucoup aimé) et qui à Salzbourg avait créé notamment sous Mortier, en 1998 Káťa Kabanová (Janáček) et Le nozze di Figaro (2001),  alimenté la programmation théâtrale et qui n’avait plus été réinvité depuis 2011 où il avait mis en scène un autre Janáček, Vĕc Makropulos.

C’est enfin le cas de Peter Sellars, presque systématiquement invité One morning into an Eternity (2025), Le Joueur (2024), des concerts mis en scène en 2022 et 2019, et Idomeneo (2019) et La Clemenza di Tito (2017). Beaucoup considèrent que le temps de Sellars est désormais passé, cela peut se discuter au vu de sa Clemenza di Tito si puissante, mais encore ici, peu importe.
Peu importe parce que pour Markus Hinterhäuser, Sellars est aussi l’auteur d’une production fondatrice dans son évolution personnelle, qui en quelque sorte lui a changé sa vie, le Saint François d’Assise qu’il réalisa à Salzbourg en 1992, la première année de Mortier. De plus Sellars est un « personnage » étonnant, apaisant, cultivé, hors sol, un humaniste invétéré qui illumine aussi le Festival par sa présence souriante. Hinterhäuser est aussi l’homme de ces fidélités-là, qui dessine une programmation qui lui ressemble, qui témoigne de son univers d’artiste.

Mais Markus Hinterhäuser explore aussi de nouveaux profils, contrairement à ce que prétendent ses ennemis, comme cette saison Ersan Mondtag pour Ariane auf Naxos ou Peeping Tom pour Carmen, ou Mariame Clément en 2024 (Les Contes d’Hoffmann), Ulrich Rasche pour Maria Stuarda (2025) les deux avec un résultat mitigé, ou comme Evgueny Titov à qui il confie Trois Sœurs qui est un triomphe incroyable en 2025.

Il connaît aussi des échecs comme Le Nozze di Figaro confié à Martin Kušej et Raphael Pichon en fosse où s’accumulent mauvaise volonté des Wiener Philharmoniker et mise en scène violemment refusée par le public.

Mais cet échec fait partie d’une plus vaste réflexion sur l’interprétation de Mozart, depuis toujours le pilier du festival, tiraillé aujourd’hui entre la « tradition » et les apports de la recherche « historiquement informée ».

En ce sens, la très sage production de Christof Loy de Cosi fan tutte en 2020, en temps de Covid, puis reprise en 2021 et qui va être reproposée en 2026, dirigée par Joana Mallwitz avec les Wiener Philharmoniker peut être considérée comme « consensuelle », à l’inverse de l’accueil réservé à Nozze di Figaro ou même Don Giovanni en 2021.
Mais la plus grande surprise et le plus grand triomphe « politique » en matière mozartienne est sans nul doute la version « semi-scénique » colorée par Wajdi Mouawad de Zaide en 2025, dirigée par Raphael Pichon avec l’Ensemble Pygmalion, qui a provoqué un délire dans le public et montre combien le public désormais attend de voir exploré un « autre » Mozart, sonnant différemment, comme celui que Teodor Currentzis avait inauguré avec Peter Sellars dans La Clemenza di Tito en 2017.

Autour de Mozart se cristallise indirectement la question du poids (relatif ? absolu ?) des Wiener Phiharmoniker dans un Festival dont ils furent la colonne portante pendant quasiment un siècle, et qui se trouvent un peu « marginalisés » par l’arrivée de la vague « HIP » et baroquisante, des Wiener au pouvoir exorbitant dont se sont plaints de nombreux chefs, Abbado en tête à cause de leur système d’alternance et de musiciens tournants. C’est une question à aborder avec prudence, mais la présence de plus en plus forte de formations HIP à succès (à commencer par celles de Currentzis, par les Musiciens du Prince-Monaco qui sont en fosse pour la production de Pentecôte reprise l’été, et par Pygmalion qui a été salué l’an dernier comme l’un des plus grands moments du Festival 2025 interroge sur le rôle futur des puissants Wiener Philharmoniker. Autre état dans l’État. Le Fafner de Salzbourg : Ich lieg’ und besitz’ .
C’est un des grands enjeux du futur, qui détermine largement toute politique artistique du futur intendant, c’est aussi peut-être un des enjeux sous-jacents du présent…

J’ai écrit que Hinterhäuser est l’homme des fidélités, envers et contre tout et on ne peut que le constater dans la manière où contre vents et marées, il a continué de soutenir et imposer à Salzbourg Teodor Currentzis, violemment pris à partie après l’invasion de l’Ukraine à cause de ses liens avec l’oligarchie russe et qu’on continue de lui reprocher.
Il fallait l’exclure, il fallait l’oublier, le Gergieviser. Il l’a soutenu parce qu’il est persuadé qu’au-delà de toute considération politique ou individuelle, Currentzis est d’abord un artiste exceptionnel, novateur et en cela il a été fortement suivi par le public qui n’a jamais ostracisé le chef russo-grec. Son dernier concert (Mahler symphonie IV) en 2025 a été non seulement un triomphe mais un authentique événement musical, un Mahler totalement hors sol, jamais entendu ainsi jusque-là.
En ce sens, seul un critique de très mauvaise foi pourrait le mettre sur le même plan que Gergiev, politiquement et artistiquement. Gergiev est un grand chef, comme d’autres, mais pas un inventeur. Currentzis est d’abord un inventeur, un extraordinaire musicien, au-delà des frasques et de tout le reste qu’on a aussi le droit de détester.

Certes, Hinterhäuser peut se tromper, et certains choix peuvent être discutés, mais d’une certaine manière peu importe, ce qui reste dans nos mémoires est bien plus important, bien plus significatif que ce que nous avons déjà oublié…

C’est bien ce qui est appréciable avec Markus Hinterhäuser : il ne travaille pas au gré des vents et des modes, mais au gré de ses goûts, de son histoire, de sa culture immense, authentiquement européenne, de cette Europe ouverte, creuset de cultures diverses, dont Salzbourg est emblème comme Festival créé au lendemain de la première guerre mondiale sur les ruines fumantes du charnier que l’Europe s’était offerte.
Salzbourg a cette vocation à la Stefan Zweig autre habitant de Salzbourg, et porte cette belle tradition d’une Autriche qui fut incroyablement créatrice, novatrice et porteuse de valeurs de tolérance et d’ouverture. Salzbourg carrefour de l’ouverture culturelle authentique, c’est aussi ce que porte Hinterhäuser, et c’est peut-être ce que le monde politique d’aujourd’hui opportuniste et lâche jusqu’au malsain ne supporte pas.

Quand la culture en effet plonge dans nos plaies, elle finit par inquiéter, et alors mieux vaut la rediriger vers l’« entertainment » le divertissement, les paillettes et mieux vaut étouffer la pensée sous l’édredon: c’est pourquoi les véritables artistes témoins de leur temps sont des dangers.

« C’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps »(Saint-John Perse, Discours de Stockholm).

 

Conclusion

 

Ne pas renouveler Markus Hinterhäuser à un moment aussi délicat est une pure imbécillité assumée par des branquignols fiers d’eux-mêmes qui rejoint les imbécillités des politiques en la matière dont les exemples pullulent, La Fenice de Venise récemment et dernière en date, la manière dont Andris Nelsons a été débarqué de Boston.
La question de la culture en Europe se pose d’une manière plus déterminante qu’on ne le croit, l’Italie est un champ de ruines, en France, la construction née sous Lang est une protection qui tient encore, mais qui sonne de plus en plus creux sans projet, sans respiration derrière laquelle on n’entend rien, on ne voit rien. Il n’est que de constater la succession injustifiée des ministres de la Culture sous Macron (on a même fini par l’improbable Dati), mais en la matière Hollande n’a pas fait mieux … Il y avait jadis dans les partis politiques quelques grandes figures de culture – je pense à Jack Ralite chez les communistes par exemple… Aujourd’hui c’est un néant, une morne plaine, un Waterloo.
Les questions de la culture en Europe et de la culture européenne (ce n’est pas la même chose) restent désespérément secondaires, alors qu’elles sont essentielles, voire vitales :  c’est pourquoi des figures comme Hinterhäuser sont cardinales, bien au-delà des frontières de leur pays, et ce sont des figures emblématique d’un humanisme qui semble oublié, et qui  en plus savent dire non. Il y a en a si peu aujourd’hui que celui-là, il faut nous les garder précieusement.

 

Des journaux se livrent déjà à la chasse absurde au successeur, je ne m’y livrerai pas, parce que je suis intimement persuadé qu’Hinterhäuser reste the right man at the right place en ce moment.

 

 

©Neumeyr